André Bouisson, officier en retraite, conférencier et passionné d'histoire militaire, est l'auteur de plusieurs ouvrages historiques faisant la lumière sur des évènements, méconnus et souvent oubliés de la Première et Seconde Guerres mondiales. Devant un public fidèle, à chaque conférence, A. Bouisson expose le parcours des « Sénégalais » ( plan, dates, lieux , les 19 régiments , la répartition des unités .. artillerie, bataillon de mitrailleurs et services divers, au total plus de 70.000 hommes , la bibliographie d’une dizaine d’africains comme celle de : Samba N'Dour).

Résumé :
Ils s 'appelaient Sa Traoré, Samba N'Dour, Sidi Konaté...... Ils étaient originaires de Côte-d'Ivoire, du Sénégal, de Guinée.... Ils appartenaient aux troupes coloniales, connus sous l'appellation générique de « tirailleurs sénégalais ». Après la bataille de France et l'armistice de juin 1940, ils connurent la détention dans différentes structures, des Frontstalag au camp de la Doua (Rhône), jusqu'au jour de juin 1944 où les résistants venus du Vercors, acteurs d'un audacieux coup de main, vinrent les libérer.
Formant dès lors la « Section franche des Sénégalais », intégrée au 11e régiment de cuirassiers, ils vont prendre part à la lutte contre l'occupant auprès des FFI, vivre les heures les plus sombres de la bataille du Vercors et participer ensuite aux combats de libération au sein de la 1ère DFL (division française libre).
Le Blanchiment - ( extrait )
Alors que la fin de guerre approche, les soldats noirs issus des colonies françaises et servant dans les unités de tirailleurs sénégalais, qui pour certains combattent dans les rangs de l'armée française depuis des mois, vont être remplacés en quelques semaines par des soldats blancs.
Titiane Dieng un tirailleur sénégalais interviewé par RFI ( émission de la Radio France internationale ) témoigne : « Je ne voulais pas partir, je ne voulais pas laisser mes camarades, je voulais rester, mais on était obligé de partir, c'était les ordres ».
Quelles étaient les raisons d'une telle décision ? Officiellement, la France souhaitait par cette mesure épargner la santé des tirailleurs, considérés comme des soldats peu résistants au froid. Il était donc urgent de les retirer du front avant l'hiver. Il fallait également faire de la place dans les unités pour y accueillir les combattants métropolitains venant des FFI, ce qu'on a appelé « L'amalgame ». Samuel Mbajum, un autre tirailleur déclare : « C'était toujours le problème du climat qui était mis en avant. En fait, la véritable explication tient au fait que le général de Gaulle souhaitait que la France soit libérée par des soldats blancs ». Saïd Bouama ajoute : « Il y a cette volonté de montrer que les tirailleurs sont des indigènes et non des libérateurs, c'est plus ça que la volonté de blanchir ». Une autre raison est avancée par Saïd Bouama, celle de l'influence des alliés : « Sur l'ensemble du processus de blanchiment dès le début on a une intervention des Etats-Unis qui sont eux-mêmes confrontés à la question noire et demandent que les Noirs soient moins visibles et moins présents lors des cérémonies de la Libération.
On a aussi évoqué le besoin d'éloigner les soldats noirs de la population féminine blanche par crainte de rapprochements trop intimes et de leurs conséquences. De plus, certains pensaient que la découverte de la modernité des villes européennes pouvait avoir une influence néfaste sur eux. Tous ces hommes tombèrent peu à peu dans l'oubli, « loin des yeux, loin du du cœur » dit le proverbe. Dès lors, leur fierté d'avoir contribué à la victoire des Alliés sur l'Allemagne nazie fut entachée par une profonde amertume, celle d'avoir été trahis par la France.
Sénégal oriental, 1994 ( extrait )
Tous les deux ans se déroulent des exercices militaires Franco-Sénégalais, baptisés Ndiambour (ancienne province qui correspond à peu près à l'actuelle région de Louga, au nord-est du Sénégal. Ses habitants sont principalement des Wolofs).
Cette année-là (raconte A. Bouisson ), je faisais partie de l'équipe, venue de France, chargée de l'organisation de ces manœuvres. Nous devons reconnaître, à une cinquantaine de kilomètres de Tambacounda, des zones de stationnement et de parachutages et surtout prendre contact avec les populations locales pour les informer des activités à venir.
Lorsque nous revenons au village, dès notre arrivée, nous constatons qu'un attroupement s'est formé entre les cases. M'approchant, je comprends vite pourquoi. Se tiennent là, au milieu et en avant de tous les autres, trois hommes âgés, vêtus de leur costume traditionnel blanc, sur lesquels je reconnais aussitôt des décorations françaises. Tous les trois arborent, la Médaille militaire au ruban vert et jaune, la croix de guerre 39-45 et diverses médailles commémoratives que je ne peux identifier. L'un d'entre eux porte un calot Kaki typique des anciennes troupes coloniales, il me salue avec rigueur et se présente comme on le lui a appris il y a bien longtemps : Sergent X.., à vos ordres mon capitaine », les deux autres coiffés d'une chéchia rouge en font autant, un peu maladroitement, « Tirailleur Y....mes respects mon capitaine ».
Je leur rends leur salut et devant la solennité imprévisible de cet instant, j'éprouve une grande émotion. Prends le temps de leur serrer la main et de les écouter. Au cours de la discussion, je comprends que ces anciens combattants sont toujours très attachés à la France qu'ils ont servie avec « Honneur et Fidélité », mais qu'ils éprouvent aussi beaucoup de rancœur à l'encontre de nos présidents successifs qui depuis des décennies, malgré leurs promesses, les ont toujours oubliés.
Ils m'expliquent que depuis 1959, les retraites et les pensions des combattants originaires de nos anciennes colonies sont gelées.
Il faudra attendre 2007 pour qu'enfin ce problème soit réglé, on a parlé alors dans la presse de « décristallisation », un nom étrange qui évoque pour moi une thérapie réparatrice bien tardive, pour les survivants de ces conflits lointains.
En 1994, (extrait) cinquante ans après la guerre, lorsque j'ai rencontré, dans leur village au cœur de l'Afrique, ces nobles vétérans, j'ignorais tout de l'histoire des Sénégalais du Vercors. Ce qui restera gravé à jamais dans ma mémoire, c'est la profondeur de leur regard qui reflétait l'honneur d'avoir servi la France, la fierté d'exhiber leurs décorations, mais aussi une profonde tristesse, celle d'avoir été trop longtemps oubliés par la République.
Le mot de la fin ( A.Bouisson )
Raviver le souvenir des 52 tirailleurs africains du Vercors est aujourd'hui mon vœu le plus cher.
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[04/06/2026]